à propos de Recherché et ses suites patissières
by Elisa Cousseran
2008
Qu’on ose un instant poser un oeil neuf sur le monde alentour. Le plus candide des blondinets lui-même n’y verrait, d’un coté, qu’une immense boucherie, de l’autre, qu’un gigantesque bar à putes. Au milieu, la pénible et interminable tectonique des bolos, baltringues et autres espèces de bouffons velléitaires qui, non contents de se nourrir à l’un ou à l’autre de ces deux rateliers, n’hésitent bien souvent pas une minute à s’en servir de fonds de commerce aussi facile que lucratif.
Rares sont les artistes qui osent opposer une quelconque révolte a cet angoissant spectacle. La logique du politically correct repousse chaque jour les plus inspirés d’entre eux aux frontières de la visibilité, où du fond de leur atelier-microcosme, ils se rassurent en constatant les dégats minimes que leur pinceau cause. D’autres, stars du star system, s’enorgueillissent de proposer des réinterprétations publicitaires de la consternante réalité. Au-delà de l’amusement de surface prodigué par ces derniers, on ne peut s’empêcher d’être décu, frustré, presque triste de l’aquoibonisme des premiers.
Zhou Tiehai, défenseur des justes causes, et son fidèle intellectuel patissier parviennent, quant à eux, en ayant certes recours à la ruse, la dissimulation, la métaphore, à l’exploit artistique salutaire que nous n’espérions plus : extraire des délices de la pourriture. à travers Recherché et la série patissière qui s’en suit, deux héros d’aujourd’hui, deux survivants de la médiocrité ambiante s’ingénient, à rebours des pratiques évidentes de leur temps et à coup d’exigence intellectuelle, de travail et d’imagination, à transformer la vaine comédie humaine en une ronde patissière o combien plus savoureuse et, agissant comme les metteurs en scène d’une catharsis cannibale, à se tortorer ses affreux animateurs : du diplomate au ministre, de la caroleuse au juge, du commissaire au bouffon, les dégoutants et veules dignitaires d’état et leurs cireurs de pompes attitrés renaissent en autant de recettes sucrées et tentatrices, si douces qu’ils en deviennent enfin comestibles et même, o divine surprise, délicieux. Ou comment absoudre l’aigreur d’un fonctionnaire dans une douceur moelleuse, laver l’injustice d’un procès truqué avec une nage de fruits, ou confronter à l’iniquité pratiquée dans les ministères le génie patissier d’un autodidacte en la matière.
Bien loin de s’avouer vaincu par les roueries de l’establishment réputé inattaquable, Zhou Tiehai et sa muse ne se contentent pas de refuser de s’y soumettre, ni de lui régler son compte à l’aide de banales et médiatiques tartes à la crème. Le festin de desserts de têtes de la République sera recherché ou refusé, particulièrement aux spectateurs analphabètes en quête de prêt-à-manger. On ne se trouve pas ici face à ces représentations de gateaux fast-food ou, autrement dit, Pop Art. On élimine consciencieusement les raccourcis évidents, l’impact vulgaire des images cataloguées sexy ; on enquête au contraire aux sources de la tradition patissière, de la linguistique, des légendes et récits historiques qui s’y rattachent, on en invente même, on oublie volontairement les facilités de langage et autres anglicismes, alors même que si on avait voulu plaire au plus grand nombre, si on avait souhaité se rallier à ceux-là même dont on cherche à se venger, on aurait privilégié la rentabilité artistique et l’oeuvre ne serait pas intitulée Recherché. On aurait juste inscrit en lettres capitales et en police Playbill : 《WANTED》.
Dès lors, il faut imaginer la tentative de quelques crétins ordinaires et malheureux, de ceux qui mélangent d’habitude si bien l’ignorance à l’arrogance, souhaitant de bon gré s’aventurer dans la lecture des textes qui constituent le coeur de l’oeuvre. Le malaise planerait un moment sur l’assemblée des lecteurs, vaguement dérangée de percevoir une critique à l’encontre de personnages importants, peut-être politiques. Puis, c’est dans un renoncement dédaigneux, manifesté par une mine harassée qui dissimule, semble-t-il, rien moins qu’une inquiétante inaptitude à la lecture, qu’ils abandonneraient, platement, Recherché.
Recherché s’adressant à une catégorie d’audience en voie de disparition est néanmoins une oeuvre gargantuesque, présentée en multimédia dans sa version originale : l’écrit, la photographie, la peinture, la sculpture, la performance, la bande-son, des mots, des tableaux, une farandole de personnages et des rebondissements à foison, un festin de gateaux — parfois vrais, parfois reproduits en résine — où l’on se paie joyeusement la tête des institutions francaises et jamais la satire dans l’art contemporain chinois n’avait semblé aussi créative, aussi festive, aussi jouissive. Au final, on en fera une biennale à elle toute seule : de pavillons en halls, d’estrades en mezzanines, de hangars en "Kunsthalle", d’ "Unlimited" en "Subliminal", on montrera, pour l’édification des ames idéalistes et initiées, Recherché ou la révolte patissière de deux insoumis.
Zhou Tiehai donne la parole aux insurgés de qualité et leur offre avec Recherché une occasion de vengeance qui se mange chaude ou froide, mais toujours au dessert. Les insurgés sont des enfants, ils aiment les histoires : Recherché se compose de quatre oeuvres déjà réalisées par l’artiste ainsi qu’une quatrième, la Caroleuse, annoncant la suite de l’épopée. Sept autres gateaux, sept autres histoires suivront — jusqu'à l’écoeurement ? Non, jusqu’au moment où à force d’invention gourmande, à force de raffinement et d’élégance, de trouvailles sucrières et d’humour patisser, ne subsistera plus de ce monde corrompu qu’un souvenir, dont l’évocation seule paraitra tellement incongrue et insignifiante au sein de ce nouvel univers à l’art de vivre frais, doux et idéal, qu’elle tombera insensiblement comme un cheveu d’ange déchu, sans laisser la moindre trace sur la robe rose et gonflée d’une plantureuse religieuse.
à suivre…
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