ShanghART Gallery 香格纳画廊
You are using: Primary Server, switch to US Mirror .
Search:
Click to view All Texts

Monsieur Camel, ou le miroir le plus fidèle de Shanghai à l'heure actuelle.

A propos des travaux de Zhou Tiehai by Hou Hanru 2006

Zhou Tiehai fait partie des artistes les plus en vue de Shanghai.  C'est peut-être l'un des esprits les plus excentriques de cette ville qui s'efforce co?te que co?te d'accéder au statut de métropole mondiale.  Procédant de manière assez singulière, pour ne pas dire contradictoire, elle n'hésite pas à associer avec une étonnante efficacité un marché capitaliste à des valeurs socialistes, tout en mêlant fierté nationaliste et complexe postcolonial…  Voilà qui fait d'elle un terrain de jeux d'une apparente séduction mais aussi d'une violence potentielle pour les aventuriers, spéculateurs et autres flambeurs nationaux et internationaux, alors même que les projets de réformes économiques et sociales les plus audacieux y sont concoctés et testés.  Il en résulte une relation sans précédent sur le plan historique, et très innovatrice au niveau culturel entre la Chine et le monde extérieur actuel, qui ne manquera pas d'avoir un impact complexe et imprévisible sur la restructuration de l'économie et de la géopolitique mondiales.  Un tel contexte ne pouvait que susciter bon nombre d'extravagances, ce qui s'est effectivement produit.  Parmi les événements les plus intéressants, il faut noter la naissance d'une scène artistique contemporaine quelque peu mystérieuse, d'un attrait et d'une originalité surprenantes.  Essentiellement urbaine et individualiste, elle se distingue toujours par son élégance, souvent par son humour, et parfois même par un cynisme ravageur.  En fin de compte, elle constitue une forme particulière de critique – voire un détournement de la critique elle-même, une aptitude à survivre aux dilemmes politiques et sociaux générés par la lutte d'une réalité schizophrénique entre des revendications de liberté et le contr?le politique, de plus en plus érodée par la puissance corruptrice de l'argent et les fantasmes des nouveaux riches…  Shanghai est le parfait exemple d'une foire aux vanités contemporaine.  Quant au monde de l'art, il représente le nec plus ultra de ce pays des merveilles, à l'emprise duquel les artistes s'efforcent d'échapper sans oublier pour autant d'en profiter…

Zhou Tiehai, qui a été l'une des figures centrales de cette scène artistique, prétend maintenir une étrange relation avec elle.  Son travail, tout en causticité et en critique, reflète avec sensibilité la réalité mutante de la ville au cours de ces deux dernières décennies, notamment depuis l'invasion du consumérisme et, chemin faisant, l'intrusion du marché de l'art international et des puissances institutionnelles.  Usant d'une vaste palette de médiums qui oscillent entre le graffiti et la vidéo, l'image digitale et la peinture à l'huile, la performance et les textes conceptuels, son langage artistique rafra?chissant, d'une intelligence et d'une sensibilité remarquables, est systématiquement changeant afin d'éviter toute dimension esthétique.  Entre-temps, il cible clairement certains objectifs bien précis : la relation très problématique entre le monde artistique chinois et l'industrie internationale du spectacle, à savoir le marché de l'art, les institutions représentatives et autres agences.  Zhou Tiehai a réalisé, depuis les tout premiers débuts de cette relation, qu'elle était fondamentalement paradoxale, susceptible d'affecter la nature des activités artistiques, non seulement au sein de la métropole, mais aussi dans l'ensemble du pays.  Il s'agit là d'une violente incarnation du "réalisme politique" entre la société chinoise et l'économie mondiale actuelle, à la fois dominée par les forces idéologiques et les multinationales de l'Occident.

Autant d'aspects dont l'interaction a été rapide et dynamique.  Dès lors, on a assisté à la formation spectaculaire d'une société de consommation radicale, prête à tous les excès.  Largement admise comme relevant de l'intérêt commun, elle est soup?onnée de se substituer aux valeurs communistes et traditionnelles disparues depuis longtemps.  Les Chinois sont d'incorrigibles fumeurs.  L'introduction de marques occidentales de cigarettes telles que Camel, Marlboro et autres, leur a conféré, notamment aux citadins privilégiés qui peuvent se les offrir, une touche de modernité et de chic.  L'image de Camel est devenue un signe de succès, donc de supériorité.  A partir du début des années 1990, après la réappropriation déconstructive des images iconiques de la Révolution Culturelle en tant qu'adieu aux années mao?stes, Zhou Tiehai a adopté une nouvelle ic?ne : le chameau.  Mais sa "prédilection" pour cette ic?ne a toujours été résolument désespérée et ironique.  Il a recréé une sorte de contrefa?on de Camel, représentant pour ainsi dire son propre changement d'identité à l'heure de la mutation sociale.  Arborant des costumes occidentaux flambant neufs et des lunettes de soleil, son Monsieur Camel appara?t majestueux et puissant.  Cependant, il ne parvient jamais à cacher ses véritables sentiments de solitude, de vide et d'hystérie.  En fait, cette nouvelle ic?ne de l'artiste n'est pas seulement l'image d'un individu.  C'est véritablement celle d'une société nouvelle, intégrant de plus en plus le culte mondial de la consommation.  Presque personne ne doute de l'excellence d'un tel culte.  Le fétichisme de Camel est devenu une puissance toute neuve, écrasante, quasi divine, un phare éclairant la route des Chinois vers un avenir opulent.

Dans le monde artistique, cette force "divine" est tout aussi puissante.  La différence réside souvent simplement dans la réorganisation ambigu?, prétendument compliquée du signifiant dans les ?uvres d'art.  Omnipotent, l'argent est à même de digérer systématiquement presque tous les genres d'expression provocants et "anormaux", les muant en agréables ornements pour un style de vie "de bon go?t", tandis que les personnalités les plus créatives et les plus critiques peuvent être facilement métamorphosées en nouvelles ic?nes du star system de l'"industrie culturelle".

Zhou Tiehai se trouve parfaitement en phase avec ces turbulences.  Mais loin de céder simplement à la puissance du marché, il revendique une certaine stratégie de la résistance, et de là, une accession à la jouissance.  Animé d'intérêts sincères, tout en ayant souvent recours à d'habiles manipulations, il joue avec diverses ic?nes du star system, notamment celles qui ont forgé pour ainsi dire un art chinois "internationalisé".

Récemment, Zhou Tiehai a étendu sa fameuse histoire de Monsieur Camel à un champ plus ciblé d'?uvres iconiques du marché de l'art mondial.  Recyclant les images des plus célèbres travaux contemporains et modernes qui ont généralement connu de grands succès financiers dans les ventes aux enchères, il crée ses propres versions de la réussite.  Il prête la tête de Monsieur Camel à des personnalités qui sont la marque de fabrique d'artistes superstars comme Pablo Picasso, Andy Warhol, Jeff Koons, Cindy Sherman, Mariko Mori, Richard Prince, Frida Kahlo, Nan Goldin, Maurizio Cattelan, etc.  Si comique soit-il, le résultat ne se justifie pas pour autant.  Il s'agit bien là d'ironie.  Entre-temps, il est toujours possible d'y déceler une sorte d'autodérision.  Est-ce pour un artiste de Shanghai comme Zhou Tiehai, le rêve suprême de devenir une star mondiale?  Si tel était le cas, pourrait-il être vraiment heureux?  Ou bien finirait-il tout simplement par s'identifier au style de sa créature, Monsieur Camel : majestueux et puissant, mais finalement, solitaire, vide et hystérique?

Peut-être est-ce là le portrait le plus fidèle de Shanghai, la ville la plus exaltante qui soit pour des utopistes à notre époque de mondialisation…

Séoul, le 11 septembre 2006

(Traduction de Fran?oise Senger)

Category: Artist/ Artist

Language: English
Related Artist:
ZHOU Tiehai
Publications | Links | Search | Favorites
中文
Customer KEY Enter | © Copyright ShanghART Gallery 1996-2009
沪ICP备05006505号 Browser locale:en_US.